Les mots sont des vaisseaux de vers, il suffit de souffler dans les voiles pour accoster sur les rivages argentés de la poésie...




Lio





Le joueur de mots

Le joueur de mots
Le joueur de mots

Pages

mercredi 23 décembre 2015

Alors c'était ça
Nos vies nos villes
La lumière le bruit
Tout ça
Pour en arriver là
C'était ça
Les tours le bitume
Les néons dans la nuit
Les bagnoles les panneaux
Les cheminées qui fument
Tout ça
Pour en arriver là
C'était donc ça
Tous les mecs en moto
Les cinés les restos
Les vitrines en hiver
Le mouvement toujours
Ça va ça vient ça court
Tout ça
Pour en arriver là
C'était ça
Les cadrans les aiguilles
Qu'on retient qui s'enfuient
La vitesse les records
Les sirènes et les flashs
Les carrefours les tunnels
Les lumières qui défilent
Tout ça
Pour en arriver là
C'était ça
Les banques les guichets
Les hôtesses les avions
Les traites et les prêts
Les soldes les cabines
Les vacances les péages
Les plages les campings
Et les embouteillages
Tout ça
Pour en arriver là
C'était ça
Toute cette foire au pognon
Nos besoins nos envies
Surtout nos frustrations
Nos ordis nos tablettes
Tous ces trucs à pixels
Qui remplissent nos vies
Les sapins de Noël
Les chocolats à Pâques
Tout ça
Pour en arriver là
A se dire que ça y est
Qu'on est au pied du mur
Qu'on a bien profité
Et tant pis pour le sens
Les dauphins les bonobos
Les forêts les oiseaux
Tous ces trucs pas tendance
La poésie les mots
La vie au ralenti
Les soleils qui se couchent
Les arbres les chemins
Les soirées les copains
Les lunes blondes ou rousses
Tout ça
Pour en arriver là
C''était donc ça

Juste ça

vendredi 31 mai 2013

A mes camarades flibustiers...

A la mémoire des flibustiers
Des mers de cendre au goût d'écume
Cap sur les îles de nulle part
Aux anses d'ombre et aux lagunes

Fiers capitaines des galions
Gonflés aux voiles fraternelles
L'horizon vide des océans
Ouvre ses mortes ailes blanches

A chercher des trésors en fiches
Dans les bordels de la cadence
Enfouis dans les sables mourants
Qui gueulent un air de vague à l'âme


A tous mes frères d'incertitude
Sur tous les océans de brume
Tous les gamins toutes les femmes
Aux yeux de marbre délavé
Abandonnant dans leur sillage
Des petits cailloux d'insouciance
La rose des vents détraquée
Gémit le chant de la potence


Hissez pavillon de fortune
Bordez les voiles d'espérance
Sortez les tonneaux de Bengale
Du rhum des roses et des Vestales

Frères d'armes et de pleurs
Nul ne connaît les blancs rivages
Du bout du monde au bout des heures
Au glas du dernier abordage

Mais il nous faut faire vibrer
Les violons de la destinée
Le chant des loups au crépuscule
Rase la mer infortunée

Il est temps de rentrer au port
Et ce vent qui nous fait pleurer
Adieu la mer adieu les Hommes
Il n'y avait pas de trésor

Sur les mornes grèves d'oubli
Gisent les navires éventrés
La corne de brume a sonné
Il n'y avait pas de trésor


lundi 4 février 2013


Deux extraits du roman sont en ligne sur le site Bookly.fr. J'ai besoin de vous pour mener ce projet à son terme, alors si vous voulez prendre le temps de lire ces deux chapitres et de participer à l'aventure, ce serait pour moi une aide précieuse ! 
Il s'agit aussi, au-delà de mon cas personnel, de permettre l'émergence d'une littérature hors des sentiers battus des maisons d'édition classiques, afin de donner la chance à de nouveaux écrivains d'être lus, tout simplement !
Enfin sachez que les Ebooks publiés chez cet éditeur sont disponibles sur les plateformes de téléchargement Amazon, Gallimard, Itunes, FNAC, Actes Sud...et j'en passe !
Bonne lecture à tous et à bientôt je l'espère sur le site Bookly pour vous compter parmi les nouveaux membres !
Lionel

Et si vous voulez vous faire une petite idée sur ce que j'écris, n'hésitez pas à vous balader sur le blog, vous y ferez des rencontres le plus souvent poétiques, mais pas uniquement...

vendredi 25 janvier 2013

Nouvelle


Accéléré

Un dimanche, il est cinq heures du matin. Sur les murs blancs de la chambre coule une lumière blafarde et froide. Une lumière aseptisée, comme tout ce qui entoure la jeune femme. Ses yeux, lourds de fatigue et sous lesquels les cernes forment des ornières profondes, errent sur les objets qui l'entourent, sur cet univers désincarné dans lequel elle ne reconnaît rien. Elle est épuisée. C'est que la nuit a été longue. Une nuit de travail, de lutte et de souffrance, au bout de laquelle elle a enfin pu souffler, et laisser couler ses larmes, doucement, sans bruit, pour ne pas le réveiller.
Son regard se pose tout à coup sur lui. Un sourire illumine son visage. Il est là. Ses petits poings fermés sur la fragilité d'une vie qui prend son envol. Bien au chaud dans son pyjama. Elle s'attendrit de la girafe et du zèbre qui jouent à saute-mouton. Tant d'innocence encore, un livre que l'on vient d'ouvrir sur une page blanche qu'il lui faudra écrire, celle-là et toutes les autres qui suivront. Un livre dont on ne connaît pas l'histoire, dont on ignore jusqu'à l'épaisseur, et dont le dénouement reste à inventer. Heureusement. En tout cas ce qui sûr pour celle qui lui caresse tendrement la joue, c'est que ce livre-là est une promesse.
Soudain les yeux de la jeune maman s'ouvrent grands, elle est prête à crier mais n'ose pas de peur de provoquer l'irréparable, la chute qui anéantirait d'emblée tous les rêves qu'elle a placés en son enfant. Il est debout, les deux mains appuyées sur le bord de son berceau, et son rire explose en mille gouttelettes de bonheur qui éclaboussent la chambre et bariolent les murs ternes de tâches multicolores. Le regard tourné vers sa mère, il la regarde droit dans les yeux, enjambe les barreaux du lit et se laisse prestement glissé par terre. Sous le regard médusé de celle qui lui a donné le jour quelques heures plus tôt, il fait quelques pas dans sa direction, d'abord chancelants - il doit prendre appui sur les meubles - puis il prend de l'assurance, se lâche une peu, de plus en plus longtemps, comme un équilibriste sur son fil invisible. Et le voilà bientôt qui gambade dans la pièce, escaladant le lit aux armatures de fer, rampant sous la table à roulettes qui sert pour les repas, s'agrippant au rebord du lavabo où naguère sa mère changeait ses couches, observant tout avec la curiosité de celui qui pose le pied pour la première fois sur une planète inconnue. Il a soif de tout, un monde s'offre à lui.
Enfin, las sans doute de toutes ces cabrioles et de toutes ces découvertes, il s'assied sur une chaise, baille un grand coup et tout en s'étirant dit à sa mère :
- Tu ne voudrais pas rentrer, maman ? J'en ai assez d'être ici, je m'ennuie.
La mère ne comprend pas ce qui arrive, elle se lève et attrape la main qu'il lui tend, puis ils partent en riant du bon tour qu'ils sont en train de jouer, imaginant par avance la tête que fera le père lorsqu'il les verra débarquer ainsi sans crier gare au petit matin. Ils sortent le plus tranquillement du monde de la maternité pour rejoindre la voiture garée à proximité. Le soleil se lève, et dans la lumière naissante de ce matin de mai, ils sourient tous deux d'être là, simplement.
Sur la route du retour, les yeux de la maman ne peuvent se détacher du rétroviseur, qu'elle observe à la dérobée pour voir ce qu'il fait. Il a attrapé un livre qui traînait là et qui doit avoir appartenu à son frère. De plus en plus stupéfaite, elle le voit ânonner péniblement, concentré sur les mots, détachant chaque syllabe avec application. Mais au fil du temps ses efforts portent leurs fruits et à peine roulent-ils depuis un quart d'heure qu'il semble déjà prendre un réel plaisir à plonger dans les histoires cachées entre les lignes noires qu'il dévore avec un appétit croissant.
Mais la maison est un peu loin de la maternité, la mère se sent fatiguée tout à coup. Ils ne sont cependant qu'à mi-chemin, sans encombres qui plus est, mais c'est l'heure de pointe et puis il y a des travaux, une déviation parait-il, le trajet qu'il reste à faire sera peut-être moins tranquille, on ne peut pas savoir. Enfin ils verront bien le moment venu. Elle baille et s'étire, passe sa main à plusieurs reprises devant ses yeux rougis pour ne pas sombrer.
- Tu veux que je prenne un peu le volant ? demande-t-il.
Pourquoi pas finalement ? Elle n'y avait pas songé mais après tout il est normal aussi qu'il conduise un peu, même si ce n'est pas longtemps.
- Je veux bien, oui, je fatigue, tu sais. Ça me fera du bien.
Il s'installe derrière le volant et d'un geste assuré attrape la barre sous le siège afin de le reculer de quelques centimètres. Discrètement la maman sourit. Il la dépasse maintenant d'au moins une tête, elle a beau mettre des talons, rien n'y fait. Elle se sent fière et pose sur lui un regard plein de tendresse. La barbe le vieillit trop, il devrait la raser.
Tandis qu'il conduit la mère se laisse bercer par le roulis de la voiture, elle tente bien de lutter mais en vain, ses yeux se ferment malgré elle, elle somnole puis s'abandonne complètement, c'est si bon de se sentir glisser dans la ouate confortable et apaisante du sommeil. Lorsqu'elle ouvre les yeux, ils sont arrivés.
Elle est surprise de voir à quel point la maison a changé durant les quelques jours où elle s'est absentée. Décidément les peintures sont à refaire, et puis il y a cette gouttière qui fuit et qu'il faudrait remplacer. Les arbres du jardin lui paraissent démesurément grands, elle n'a pas le souvenir qu'ils étaient si hauts quand elle est partie précipitamment pour la maternité quelques jours plus tôt. Enfin les choses ont bien changé, il faudra penser à redonner un petit coup de jeune à tout ça.
Soudain la porte de la maison s'ouvre et un homme en sort. Lorsqu'elle aperçoit son mari qui se tient les reins à deux mains, elle comprend que les travaux vont devoir attendre encore un peu, sûrement ce lumbago qui l'a repris. Une visite en perspective chez le médecin, encore une. Elle essaie de se remémorer la première fois qu'ils se sont embrassés. Elle s'en souvient comme si c'était hier. A la sortie d'un restaurant où ils avaient dîné en tête à tête. Elle avait aimé en lui sa douceur, et puis ce petit sourire au coin des lèvres qui lui donnait sans cesse l'air de se moquer de tout. Il semblait survoler le monde, l'observer de haut avec amusement. C'est ça qu'elle avait aimé, elle s'en rappelait très bien, son détachement du monde, cette espèce de légèreté ironique qui émanait de lui.
Lorsqu'elle sort enfin de sa rêverie, il a disparu. Sans doute est-il rentré dans la maison. Elle part à sa recherche mais il reste introuvable malgré ses nombreux appels. Une inquiétude sourde l'étreint et se mue bientôt en panique. Elle parcourt la maison aussi vite que le lui permettent ses forces amoindries, sans succès. Elle ouvre une fenêtre du premier étage pour demander à son fils de venir l'aider. Mais il n'a pas le temps, il est au téléphone, il tente de calmer l'enfant qui hurle à l'arrière de la voiture, il dit qu'il est déjà en retard, il monte précipitamment dans son énorme véhicule, démarre en trombe et disparaît dans un nuage de poussière. La vieille femme se dirige alors d'un pas lent vers sa chambre et s'assoit lentement sur son lit, résignée. Une larme roule sur sa joue. Elle s'allonge sans bruit, son souffle est court. Elle tourne la tête vers la fenêtre avec difficulté.
Dehors, la nuit est tombée.



lundi 15 octobre 2012



Une plage un jour un matin
Quelques traces de pas
Empreintes de nous
De nos vies confondues
L'espace d'un souffle
Parenthèse lumineuse
Aux embruns éclatants
Comme des rires d'enfants
un instant une seconde
Nous avons été heureux
Ensemble
Loin du monde et loin de tout
C'est peut-être ça l'amitié
Simplement
Dessiner sur le sable
Une vaste arabesque
De nos pas imbriqués
Et mêler notre voix
Unanime et multiple
Au chant de la mer
Au chant des oiseaux

Profitons aujourd'hui
Cueillons à pleines mains
Ces instants
Ceux-là et puis les autres
Qui se présenteront
Au hasard des chemins
Car la marée chevauche
Et bientôt nos empreintes
S'effaceront
Sous l'assaut effroyable
De la mer en furie

mercredi 13 juin 2012

dimanche 10 juin 2012

Le deuxième festival...


Ce n'est plus qu'un souvenir
Déjà
Volutes envolées
De vies inventées
De mots éparpillés
Comme autant de semences
De personnages morts-nés
A peine éclos et déjà disparus
Partis rejoindre leurs frères
Sur les planches du ciel
Là où vivent nos morts
Ceux que nous avons été
Le temps d'un soir
D'une seconde
Et qui ressuscitent parfois
Au gré des saisons
Mais la fête fut belle
Et la rencontre étoilée
Quand les souffles de la scène
Au crépuscule des jeux
Nous poussaient sur le pont
D'un bateau bohémien
Dont les voiles de nacre
Claquaient au vent des mots
A la croisée des chemins
Et des rencontres de fortune
Un verre de soleil à la main
Et dans le cœur un clair de lune
Mais l'étincelle déjà
S'est éteinte dans la nuit
Et nous laisse orphelins
De nos Chimères éphémères

vendredi 20 avril 2012

Pense à toutes ces caresses

Tous ces murmures, tous ces désirs

Que nous avons laissés filer

Entre nos doigts de glace

Mais le temps passe impatient

Et nous entraîne dans son sillage

Et viendra l'heure où nos mains sages

Et trop usées par les années

Reposeront en paix

Sur nos genoux tremblants

Mais il sera trop tard

Et quand nos yeux ternis

Se poseront en songe

Sur les lointaines rives

De nos amours passées

Resteront les regrets

De n'avoir pas su vivre

Ces moments à deux

Sur les sommets du monde

A compter les étoiles


lundi 6 juin 2011

Souffleur de nuages de porcelaine

Souffleur de nuages de porcelaine
Funambule sur ton fil de vers
Tes éclats de bulles filent
En étoiles de rosée
Tièdes et sonores
Et résonnent dans la nuit
Au plus profond des sombres paysages
Perles filantes au goût d'azur
Incandescentes et fugaces
Qui s'écoulent en caresses
Et recouvrent les plaies
De nos vies écartelées
Au vent maussade des saisons
Jongleur de plumes envolées
Sur tes ailes de papier
C'est le monde qui se tient
Uni dans un même soupir
Tendu dans un seul cri
Et respirant à pleins poumons
La fraîcheur funeste
De ton chant ténébreux
Dont les échos sonnent
Un glas morne
Dans la nuit des hommes...

lundi 23 mai 2011

Terenga



















Terenga, mon étoile noire
Au cœur de feu
Tu coules dans mes veines
Et ton soleil sous mes paupières
Inonde mes pensées d'ombres étincelantes
Dans les bolongs de ton âme
Sinueux et mystérieux
J'ai puisé à pleines mains
Un peu de ta sombre magie
Terenga, mes yeux aveuglés
Sont pleins de ta ténébreuse lumière
Et le temps peut bien s'écouler
Je m'y plonge indolent
S'il termine sa course
Aux sources des lointaines légendes
Où vivent les griots
Sous des arbres dont le regard se perd
Au large des rivages que l'on quitte
Le cœur enchaîné et les rêves entravés
De fers lourds et rouillés
Terenga, dans la chaleur de ton amour,
J'ai entrevu la souffrance des Hommes
Et dans ta brousse brûlante
J'ai vu suinter l'éternelle blessure
Des peuples meurtris
Terenga, Terenga, Terenga
Tu coules dans mes veines
Et je sens courir sur ma peau
Tes sourires éclatants
Qui sans cesse me poursuivent
Et jettent au fond de mon cœur
Une chaude et amère clarté

dimanche 24 avril 2011

Chapitre 1 d'un roman qui peut-être verra le jour...

Grégoire coupa le moteur de la voiture. Il était vingt heures, et comme d'habitude ils étaient en retard et arriveraient probablement les derniers. Il sortit le premier du véhicule, et sentit le froid mordre sa chair à pleines dents. Il remonta la fermeture de sa veste et, excédé, fit quelques pas en direction du coquet pavillon où ils étaient attendus depuis maintenant plus d'une demi-heure. Mais aucun bruit de portière ne vint troubler la sérénité ouatée du petit lotissement niché à l'écart du village qui l'abritait. Alors Grégoire resta debout dans le vent, dans l'espoir d'une réaction familiale qui tardait trop à venir à son goût. Ce qu'il aimait, lui, c'était sentir les évènements dociles entre ses mains, la sensation de pouvoir les modeler à sa guise et de pouvoir se dérober le plus possible à l'emprise des aléas extérieurs. Et voilà qu'une fois de plus il attendait, soumis à l'incapacité de sa femme à se tenir à un horaire, à une contrainte, comme une sorte d'allergie chronique à la rigueur. Cette légèreté lui pesait de plus en plus. Lorsqu'il l'avait épousée onze ans plus tôt, il avait envisagé cette insouciance davantage comme un charmant défaut que comme une tare rédhibitoire. Elle l'avait attiré, cela l'avait fasciné cette fille qui ne souciait pas de ce qu'elle ferait plus tard, qui dépensait sans compter l'argent que lui procuraient des parents plutôt à l'aise sur le plan financier. Mais le temps s'était écoulé et avait emporté avec lui ce regard indulgent qu'il avait jadis à l'égard de celle qui deviendrait son épouse. Probablement n'avait-elle pas changé, tandis que lui s'était crispé sur ses principes, transformant au fil des ans ce qui n'était qu'un simple trait de caractère en véritable système. Sa rigueur était devenue son mode de vie. Il aperçut sa femme occupée à se dévisager dans le miroir du pare-soleil, un rouge à lèvre à la main, passant et repassant sa lèvre inférieure sur celle du dessus pour étaler harmonieusement le maquillage. Dernière coquetterie de femme avant d'entrer dans l'arène du monde. Ce petit réflexe aurait pu attendrir Grégoire, ou bien ouvrir en lui une de ces fenêtres qui parfois s'entrouvrent pour laisser passer un sentiment diffus, sans que l'on puisse exactement mettre des mots dessus, et se referment aussi vite. Il aurait pu confusément sentir comme un élan d'amour envers elle, attendri par cette féminité rebelle à tout impératif autre que celui de plaire. Mais ce simple geste de femme ne sut rien lui arracher qu'un juron étouffé. Ils étaient en retard et il fallait impérieusement mettre fin au plus vite à cette situation qui lui mettait les nerfs à vif. De là où il se trouvait, il ne pouvait distinguer ce qui se passait à l'arrière de la voiture, mais il imagina facilement sa fille aînée, Léa, tenter dans un effort désespéré de terminer un niveau sur sa console avant d'avoir à l'éteindre, tandis que Jules,son frère cadet, attendait tout simplement que le reste de la troupe se mette en marche pour se décider à bouger lui aussi. Enfin les portières s'ouvrirent, et Sylvie Herbin descendit du véhicule, sitôt imitée par ses enfants. Elle était encore belle pour ses quarante-deux ans, et ses longs cheveux noirs, qu'elle remontait souvent en chignon, ajoutaient à sa taille souple comme un air de diva italienne. Grégoire était fier de l'avoir pour femme. Fier de parader à ses côtés, de l'emmener aux soirées organisées parfois par son agence, fier que ce soit lui et pas un autre qu'elle ait choisi. Fier, mais plus amoureux.
- Bon alors c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? lui lança -t-il.
- Ça va Grégoire, on dirait que tu découvres tout à coup que nous sommes toujours en retard ! Tu parles d'un scoop ! Et puis ce n'est tout de même pas la première fois que nous allons chez Fred et Carine ! Si ça se trouve, ils ont commencé l'apéro sans nous et on prendra le train en marche !
- Écoute Sylvie , tu pourrais faire un effort au moins une fois dans l'année, rien qu'une fois ! C'est l'anniversaire de Fred, il y aura des gens qu'on ne connaît pas, et il aurait été intéressant qu'à titre tout à fait exceptionnel nous puissions faire comme tout le monde !
Tout en parlant, il appuya énergiquement sur le bouton de la sonnette et la conversation s'arrêta d'elle même. Rien ne devait paraître que la surface lisse et rassurante d'une mer d'huile. Les spectateurs attendaient, la salle était pleine, la pièce pouvait commencer. On jouait ce soir-là une comédie de mœurs, le rideau allait se lever. Sylvie passa une main sur sa jupe pour la défroisser, vérifia une dernière fois que rien dans sa tenue ne retiendrait le regard sinon pour susciter envie ou admiration; elle rajusta à la hâte le blouson de Jules et arrangea son col dont un côté était replié vers l'intérieur, et enfin la porte s'ouvrit sur une ravissante jeune femme, derrière laquelle se tenait un colosse aux allures de rugbyman :
- Tiens, les Herbin ! Décidément, vous ne serez jamais à l'heure ! On aurait pu s'inquiéter mais en fait on s'est dit que vous seriez bien arrivés pour le dessert ! fit la jeune femme.
- Et puis on faisait confiance à Grégoire pour arriver avant la fin de l'apéro, ça ne lui ressemble pas de rater une petite coupe ! ajouta l'homme sur un ton de connivence.
- Bon ça va, vous savez très bien que la ponctualité n'est pas notre qualité première ! répliqua Sylvie.
- Et voilà votre nouvelle voiture ? reprit le géant. Quelle classe ! Greg, tu te feras pardonner en m'emmenant faire un tour à l'occasion.
C'est vrai qu'elle avait de l'allure cette voiture. La dernière Audi, un 4x4 trapu, aux allures de fauve dont les lignes noires brillaient dans la nuit. Grégoire était allé la chercher chez le concessionnaire une semaine auparavant et depuis, il se sentait émerveillé sitôt qu'il posait les yeux sur sa nouvelle acquisition. Tandis qu'il discutait avec son beau-frère, il couvait son nouveau jouet d'un regard de conquérant. Dans ce petit bijou de tôle noire se trouvait condensé un amalgame de rêve de gosse et de vanité d'homme. Cette voiture était presque un aboutissement, une fin en soi, la preuve que lui, Grégoire Herbin, avait réussi dans la vie. Il était quelqu'un comme on dit, et cette réussite prenait forme aux yeux de tous à travers cette auto. Il était comme hypnotisé par cette voiture qui faisait de lui un homme nouveau, lui semblait-il.
- Cela n'a pas été facile de convaincre ta sœur, dit-il en entrant dans le vestibule à l'adresse de la jeune femme qui se tenait devant lui, mais j'en rêvais depuis un moment, et puis l'autre commençait à prendre de l'âge et il était temps de la vendre si on ne voulait pas avoir trop de frais à faire dessus.
- Il faut quand même savoir que pour lui, une voiture prend de l'âge dès sa deuxième année, répartit sa femme.
Comme ils pénétraient dans la salle à manger, une acclamation générale et bruyante célébra leur arrivée. Chacun y alla de sa petite plaisanterie sur la ponctualité défectueuse des nouveaux arrivants, et enfin, après quelques instants de cette hilarité générale dont ils étaient les victimes consentantes, Grégoire et Sylvie purent confier leurs manteaux à leur hôtesse et rejoindre le reste du groupe à table, tandis que les enfants filaient retrouver leurs cousins à l'étage après avoir consciencieusement fait le tour de la table pour embrasser chacun des convives.
Grégoire s'installa le premier, bientôt imité par sa femme. Ils prirent place en face de Fred, leur beau-frère, qui fêtait ce soir-la ses trente ans du haut de son mètre quatre-vingt dix, et de Carine son épouse, la sœur de Sylvie, dont l'insouciance et la beauté suffisaient à attirer la sympathie de son beau-frère. Cette situation stratégique ne manqua pas de ravir le nouveau venu, qui avait pour eux une sympathie particulière. Il s'entendait à merveille avec Fred, avec qu'il partageait une passion commune pour le football et l'argent. Les deux hommes supportaient tous deux le même club et fréquentaient régulièrement le tout nouveau stade. Sportifs l'un comme l'autre, leurs conversations s'orientaient naturellement sur ce sujet lorsqu'ils se voyaient. Mais ce qui les avait rapprochés encore davantage récemment, ce qui avait alimenté leurs discussions avec autant de ferveur que lorsqu'il était question de leur sport favori, c'était un intérêt soudain pour le domaine de la bourse. L'idée s'était un jour immiscée dans leur vie, portée par les hasards de la conversation. Elle avait fait son chemin dans l'esprit des deux hommes, et après quelque temps de réflexion ils avaient décidé de faire le saut dans le grand bain des actions. Depuis, ils étaient comme fascinés par cette Terre promise des gagnants du nouveau monde, une terre aux paysages faits de courbes et de graphiques, et où les chiffres tenaient lieu de saintes paroles. Et depuis bientôt deux ans, ils s'adonnaient aux plaisirs de la bourse sur internet, avec davantage de frénésie peut-être que ne l'auraient souhaité leurs épouses. Mais peu leur importait la frilosité de leurs compagnes, ils s'étaient pris au jeu et cette activité commençait même à porter ses fruits. Cependant, l'espoir de gagner de l'argent n'était pas leur unique motivation, bien au contraire. Ce qu'ils aimaient par dessus tout, c'était sentir passer en eux le frisson des marchés. Eux dont les origines modestes ne les destinaient pas à côtoyer les hautes sphères de la finance, aimaient à se donner l'illusion de faire partie des élus. Le monde avait pris soudain l'aspect d'un énorme casino et ils avaient été admis dans le cercle.
A peine se fut-il assis que déjà Grégoire sentit la tension qui était la sienne en arrivant le quitter progressivement. Un sentiment de bien-être le gagnait lentement, ce sentiment que l'on ressent en passant à table, où le corps et l'esprit s'apprêtent à profiter de ces moments de bonheur simple autour d'un bon repas et de quelques amis. Tandis qu'il passait machinalement une main dans ses cheveux épais, il jeta un œil sur ce lieu qu'il connaissait pourtant déjà parfaitement. Il avait toujours aimé le dénuement de cette pièce, la blancheur de ses murs sur lesquels deux tableaux de style contemporain faisaient comme des tâches de couleur, les rares bibelots savamment posés ça et là et qui conféraient à l'ensemble un air de musée. Un intérieur de magazine, une vie sur papier glacé, d'où rien ne dépassait.
Tout en attrapant la coupe de champagne que lui proposait Fred, il fit un rapide tour de table du regard. Grégoire et Sylvie Herbin avaient à leur droite les Dumarcher, un couple que Fred et Carine avaient rencontré en vacances quelques années auparavant et avec qu'ils avaient noué une relation d'amitié qui ne s'était jamais démentie depuis. En face de ceux-ci se trouvaient Julien et Cécile Loridant, un autre couple d'amis que Grégoire et Sylvie connaissaient déjà pour avoir passé plusieurs soirées bien arrosées en leur compagnie dans cette même maison. Enfin, un troisième couple avait pris place en bout de table, qu'il occupait dans sa petite largeur. L'homme, affublé d'une paire de lunettes dont la monture noire et épaisse donnait à son visage un caractère austère, portait une petite moustache à l'ancienne, si bien qu'il se dégageait de toute sa personne comme un air désuet. Grégoire, en le voyant, pensa de suite à un arbre mort au beau milieu d'un champ de coquelicots, une malencontreuse tache sombre sur une toile multicolore. Non, décidément, il y avait en lui quelque chose de trop sévère et qui contrastait trop fortement avec la bande de joyeux fêtards qui animaient déjà bruyamment ce début de soirée. Sa femme, quant à elle, se tenait sur la réserve. Ni vraiment laide ni vraiment jolie, elle ne retint pas l'attention de Grégoire qui leva sa coupe à l'unisson de toute la tablée pour porter une toast à l'anniversaire de Fred.
- Nous ne nous sommes jamais vus, je pense ? lança Grégoire à l'adresse de l'homme à la moustache.
- Je ne pense pas, non, répartit ce dernier. Je m'appelle Romain. Grégoire et moi sommes cousins. Florence, ma femme, est originaire du nord de la France, tout comme moi d'ailleurs. Sa soeur se marie demain, et nous sommes donc bien sûr remontés – nous habitons Bordeaux - et nous voilà ! Je n'avais pas vu Fred depuis un sacré bout de temps, et quand il a appris par l'intermédiaire de la famille que j'étais dans le coin, il a pris contact et nous a proposé de nous joindre à vous ce soir.
Tandis qu'il l'écoutait parler, Grégoire crut percevoir comme de la gêne chez son beau-frère, qui s'était soudain redressé sur sa chaise et s'était figé dans un sourire quelque peu forcé. Peut-être regrettait-il d'avoir invité son cousin ? Parfois les années laissent des traces et les routes empruntées n'offrent pas toujours de chemins de traverse pour se rejoindre. On a gardé le souvenir d'une personne et l'on se retrouve face à un étranger, avec qui l'on ne partage rien d'autre que quelques souvenirs de gosse. Cependant, Fred reprit la parole:
- On en a fait tous les deux ! Je me demande même s'il n'y aurait pas de quoi écrire un roman !
- Ça c'est vrai, répartit Romain. Et quand je vois certains de mes élèves aujourd'hui, je me dis que je devrais peut-être me montrer un peu plus indulgent parfois avec eux ! Finalement, à bien y réfléchir, ils n'ont finalement pour la plupart que les défauts de leur âge.
- Enseignant, alors ? demanda Grégoire. Dans quelle matière ?
- Professeur d'histoire-géo, et Florence de mathématiques. Une famille de profs en somme !
- C'est donc bientôt les vacances ? lança d'un air goguenard Julien Dumarcher.
Piqué au vif, Romain ne se démonta pas pour autant. Malgré une certaine lassitude, il avait pris l'habitude de se voir réduire au statut de travailleur en transit entre deux périodes de congé.
- Ce n'est pas pour tout de suite, reprit-il en se forçant à sourire.
Grégoire n'ajouta rien mais ces petites taquineries n'étaient pas pour lui déplaire. Il s'était toujours vu comme une sorte de héros moderne, chevalier au service de l'ordre économique, pour qui le travail était un combat, un défi qu'il relevait chaque jour avec succès. Il ressentait vaguement comme une appartenance à une confrérie aux contours informes regroupant les hommes de sa trempe qui avaient à cœur de porter haut les couleurs du travail, et qui ne craignaient pas de mouiller leur chemise. Il se sentait de la race des seigneurs, et ne ratait jamais une occasion de railler cette catégorie de travailleurs inférieurs qu'on appelait fonctionnaires. Mais pour l'heure, il se contenta d'un petit sourire de connivence à l'adresse de Julien. Ils s'étaient compris, et il était inutile de jeter de l'huile sur le feu. Cependant, le jeune professeur avait intercepté le bref échange de regards entre les deux hommes et revint à la charge d'un air amusé:
- Dites-moi si je me trompe, mais j'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui vous dérange. Laissez-moi deviner: vous n'aimez ni les maths ni l'histoire-géo, c'est ça?
- Disons plutôt que l'Education Nationale n'est pas un univers que nous côtoyons beaucoup, répondit Julien avec diplomatie, pressentant que sa remarque pourrait donner à cette soirée une tournure un peu trop belliqueuse.
- Et selon vous, donc, cet univers se résumerait à quelques périodes de vacances échelonnées dans le temps ?
- C'est un peu caricatural, mais on ne peut nier que cette image vous colle la peau, même si personne ne refuse d'admettre que votre métier puisse aussi comporter des aspects plus difficiles, reprit Julien.
- Comme par exemple d'avoir à porter à bout de bras des élèves de moins en moins motivés avec de plus en plus de difficultés ? rétorqua Romain. En prenant en charge de classes de plus en plus surchargées ?
L'atmosphère soudain s'était tendue, deux mondes antinomiques en apparence s'affrontaient, et chacun pressentait l'orage qui s'annonçait. Grégoire sentait son sang bouillir dans ses veines, il aurait voulu dire à l'homme qu'il avait en face de lui que chaque métier charriait son lot de contraintes avec lesquelles il fallait composer. N'était-il pas lui aussi aux prises avec des clients de plus en plus exigeants à qu'il ne pouvait livrer le fond de sa pensée ? Ce professeur pouvait-il se targuer de faire cinquante heures par semaine avec l'angoisse constante de ne pouvoir atteindre les objectifs annuels fixés par la direction ? Il s'apprêtait à entrer en lice mais il fut coupé dans son élan par Carine qui stoppa net la discussion:
- Je propose un temps mort, ce n'est de toute évidence pas ce soir que vous referez le monde, alors laissez-le aller tranquillement, oubliez la politique qui de toute façon devrait être reconnue d'inutilité publique et finissez votre verre que Fred puisse vous le remplir à nouveau !
L'air se déchargea tout à coup de l'électricité dont elle vibrait, et un éclat de rire général accueillit cette remarque. Fin des hostilités. La table, en fin de soirée, serrait jonchée de serviettes froissées, tandis que quelques verres à moitié vides attendraient qu'on veuille bien leur asséner le coup de grâce. Grégoire, les mains croisées derrière la tête, écouterait, hilare, l'homme à la moustache partager quelques perles d'élèves dont il détenait une impressionnante collection. Et finalement, dans les brumes de l'alcool, chacun aurait oublié l'incident du début de repas et fraterniserait gentiment avec l'ennemi d'en face.

jeudi 11 novembre 2010

Voyage au Sénégal: l'anecdote !



L'anecdote du séjour

Après deux jours d'intense émotion, nous décidons de passer une journée au domaine. Piscine-transat le matin, transat-piscine l'après-midi, beaucoup de détente en perspective. Après le déjeuner, nous partons quand-même pour une petite promenade sur la plage, le long des cases qui bordent le rivage à cet endroit. Grave erreur. Chemin faisant nous discutons et, plongés dans nos considérations sur les diverses facettes de notre voyage, nous quittons l'espace du domaine sans nous en apercevoir, et entrons de ce fait sur le territoire des businessmen locaux, toujours prêts à vous faire découvrir leur merveilleux pays, moyennant finance c'est entendu, mais ça leur fait plaisir quand-même. De fait, à peine pénétrons-nous la zone rouge de quelques mètres que trois individus - noirs qui plus est – nous hèlent en arborant leur plus beau sourire, celui des grandes occasions comme la chasse au pigeon par exemple. Aucun doute, c'est notre jour de chance, puisqu'aujourd'hui à Nianing c'est la fête du mil ! Et nous qui allions quitter le pays sans avoir assisté à cet événement de renommée mondiale, dont nous nous apercevrons très vite plus tard qu'il n'existe en fait absolument pas. Une sorte de fête virtuelle en somme, ce doit être une coutume locale ! Mais attention: n'assiste pas qui veut à ces festivités, c'est un privilège réservé à un nombre très restreint de chanceux puisque le village ne dispose que de dix charrettes, pas une de plus. Et ne pas réserver sa place, Messieurs Dames, reviendrait ni plus ni moins à se tirer une balle dans le pied en prenant le risque de passer à côté de ce qui pourrait bien être le point d'orgue de tout voyage au Sénégal. Bref, rendez-vous est pris à 16 heures l'après-midi même sur la plage, après nous être acquittés de la modique somme de cinq euros en guise d'acompte.
A l'heure dite, nos trois guides, le cheval et la charrette sont effectivement bien là à nous attendre patiemment. Après les salutations d'usage nous prenons place et vogue la galère ! Nous voilà partis pour la mythique et non moins inexistante fête du mil ! Nous longeons dans un premier temps la plage tout en devisant gaiement avec nos nouvelles connaissances. C'est ainsi que nous apprenons que nous venons de monter à bord d'un TGV (prononcez tézévé, ça fait plus local), qui est un moyen de transport tout ce qu'il y a de plus répandu au Sénégal.
Nous finissons ensuite par arriver au village de Nianing, qui borde la plage. Calme plat, mais rassurons-nous, ce n'est pas la fête du poisson mais bien celle du mil, il ne paraît donc pas totalement saugrenu de se dire qu'elle aura lieu davantage dans les terres qu'en bord de mer. L'idée ne nous effleure donc même pas de demander à Amadou, Max et Mbaye – puisque c'est ainsi que se prénomment nos compagnons - ce qu'il en est des préparatifs et de l'effervescence qu'on aurait été en droit d'attendre autour d'un événement tel que celui-ci...naïveté quand tu nous tiens ! Nous bifurquons et entrons dans le village. Très vite nous croisons la grande route qui longe l'océan et qu'il nous faut traverser pour passer de l'autre côté. Première frayeur. Amadou descend histoire de voir si le feu est vert ou rouge, comprenez pour vérifier que nous avons une chance de traverser sans nous faire ouvrir en deux par un de ces tacots qui foncent droit devant eux tels des sangliers métalliques, et dont le système de freinage ne présume en rien de nos chances de survie. Il se trouve que la voie est libre, nous nous engageons donc, non sans observer avec attention la route de part et d'autre. C'est que le code de la route est au Sénégal ce que le Kamasutra est au Vatican: un mythe ! Nous parvenons finalement sains et saufs de l'autre côté et notre périple peut donc se poursuivre.
Soudain, nous prenons conscience de notre situation. Nous sommes sur une charrette tirée par un cheval, dans un petit village sénégalais, accompagnés de trois individus que nous ne connaissons que depuis quelques heures à peine, et nous nous dirigeons tout droit vers la brousse africaine qui n'est pas à proprement parler un lieu grouillant de vie où l'on se sent rassuré par la chaleur de ses semblables. Mais enfin que voulez-vous, on a l'esprit d'aventure ou on ne l'a pas ! Il se trouve que nous ne l'avons pas, mais il est un peu tard pour invoquer un rendez-vous chez le dentiste ! Nous continuons donc tout en songeant que décidément on arrache vraiment le sac !
Cependant, le danger n'est pas toujours là où on l'attend, nous en ferons l'expérience quelque mètres plus loin. En effet, la charrette cahotait tranquillement sur le chemin lorsque tout à coup, allez savoir pourquoi, elle se mit à cahoter de manière plus brutale à la défaveur d'un trou un peu plus imposant que les autres. Et c'est ainsi que l'improbable se produisit: perdu au beau milieu d'un village africain, j'eus soudain la sensation d'être plongé au cœur d'un vieux Tex Avery. Marianne, qui s'était calée au fond de la charrette sur l'unique et inquiétant dossier, oublieuse sans doute de l'endroit où elle se trouvait, perdue dans des contemplations poétiques ayant pour thème les paysages africains, s'envola tout à coup et sans crier gare, tout en conservant la position assise qui était la sienne au moment du décollage, pour aller s'écraser lourdement quelques mètres plus loin. On arrête la charrette, chacun vient aux nouvelles; rien de cassé semble t-il et au bout de quelques instants, Marianne se relève avec la grâce d'une octogénaire au sortir d'un match de hockey sur glace, sous le regard contrit d'Amadou qui semble souffrir au moins autant qu'elle à chaque fois qu'elle met un pied devant l'autre. Les villageois, sur son passage, s'enquièrent de savoir si tout va bien, l'œil mi-inquiet mi-amusé, et c'est ainsi aujourd'hui encore, à 4500 kilomètres de chez nous, ma femme est une célébrité dans le petit village de Nianing où l'on avait encore jamais assiste à tel spectacle de cascadeurs, qui plus est présenté par une troupe ambulante !

Notre voyage au Sénégal toujours: une expérience humaine.



Une aventure humaine avant tout
Plus qu'un voyage, notre séjour au Sénégal aura été une rencontre. Rencontre avec un pays, rencontre avec un peuple. Une expérience humaine avant tout, incroyablement dense sur le plan émotionnel, et le retour à la réalité est un peu douloureux. L'impression d'avoir laissé derrière soi un chantier en cours, un chantier humain, avec tellement de choses à vivre encore, tellement de choses à faire ou à dire, que je ne peux empêcher un sentiment de frustration m'envahir. Je suis triste en fait. Ce voyage aura été une fulgurance, un rai de lumière aveuglant trop tôt éteint. J'aurais voulu poursuivre le chemin, celui de la fraternité, celui du partage. Qu'avais-je à vivre avec Amadou, Max et Mbaye ? Une histoire peut-être, peut-être rien. Cela aussi est difficile. N'avons-nous vécu durant ces quelques jours que dans l'illusion d'un rêve, n'avons-nous avancé que dans la réalité brumeuse d'une histoire tronquée dès le départ ? Aveuglés par une chaleur si intense que nous l'avons prise pour la réalité ? Peut-être n'étions nous finalement que des gens de passage, vite adoptés et vite oubliés. Cela est possible et je le sais, mais cette possibilité me coûte. Est-il concevable d'avoir vécu si intensément chaque instant de la rencontre avec l'autre sans qu'il en reste aucune trace ? Là réside la grande interrogation de ce voyage: quel degré de sincérité doit-on accorder à toute cette expérience ?
Ici, le rapport entre blanc et noir, entre riche et pauvre semble jeter un voile de suspicion constant sur tous les échanges. Le Sénégal, c'est la Terenga, la Terre d'hospitalité, et de fait ses habitants sont d'une chaleur et d'une gentillesse surprenantes. Mais on est sans cesse à se demander dans quelle mesure cet accueil n'est pas surjoué, exubérant davantage par nécessité que par générosité. On ne peut s'empêcher d'y penser, tant cette humanité et cette spontanéité dans la création du lien nous paraissent de l'ordre de l'impossible à nous autres occidentaux. Tant de gentillesse, cela cache forcément quelque chose, un intérêt. Le sourire aux lèvres, la main tendue en signe d'amitié, et aussi toujours quelque chose à proposer, à vendre. C'est certainement sur ces bases-là qu'a débuté notre relation avec nos trois guides d'un jour. Mais après ? Il est des choses que l'on sent, que l'on respire et qui entrent en nous, un lien invisible qui se tisse imperceptiblement et dont on sent si fort la présence que son existence ne semble faire aucun doute. Est-il donc possible de se tromper à ce point sur la nature de nos relations ? Et ces villageois à qui nous avons rendu visite, ces êtres d'un autre âge avec qui nous avons passé un moment si fort, ont-ils dansé avec nous uniquement en remerciement d'un sac de riz acheté à l'épicerie ? Et s'il est possible de lire dans les yeux d'une femme autant de reconnaissance en lui passant simplement autour du cou un collier aux multiples couleurs, sans que cette émotion ne porte en elle la moindre trace de sincérité, alors c'est à désespérer de tout, à commencer par l'Homme.
Non, cela n'est pas possible. Ce qui induit toutes ces questions, c'est peut-être simplement la peur d'être déçu, cette chaleur inhabituelle pour nous qui nous réchauffe mais qu'on a peur de découvrir factice. Le plus simple certainement reste encore de s'en remettre à notre perception immédiate de la vie, de faire confiance à cette sorte d'instinct qui nous pousse vers certaines personnes et nous éloigne d'autres. Ne garder en soi que la beauté de la rencontre, et le souvenir d'un peuple merveilleux, toujours prompt à vous parler de son pays, à vous le faire visiter. Et malgré cette relation d'argent inévitable et latente qui unit le touriste à l'autochtone, se souvenir qu'il est un lieu sur Terre où les mots Fraternité et Humanité ont conservé un sens.

Notre voyage au Sénégal: Badou



Badou

Nous voici arrivés à notre cinquième jour de voyage. La matinée s 'est étirée sans que l'on s'en rende compte. Chauffés au soleil de l'Afrique, bien calés sur les épais matelas qui recouvrent les transats, nous avons lézardé, partageant notre temps entre les pages d'un bon livre et la fraîcheur de la piscine. Le temps ici n'a pas beaucoup d'importance. La vie s'écoule paisiblement, loin du tumulte de la ville. Tout semble ralenti, calqué sur les rythmes alanguis d'un air de blues. Des oiseaux par milliers emplissent l'air chaud de leurs chants mélodieux. Certains nous surprennent, les sons qu'ils émettent évoquent à eux seuls la brousse africaine et nous emmènent pour une balade musicale et exotique. L'un d'eux passe parfois et nous régale e ses couleurs chatoyantes. Ici, la nature est exubérante et aime à se faire admirer et à se faire entendre. Soudain des éclats de voix me parviennent de la piscine toute proche. Je lève la tête. Deux enfants s'ébattent dans l'eau d'un bleu translucide, se chamaillant gentiment et éclaboussant de leurs rires cet Eden terrestre. Mon regard parcourt l'endroit. Une grande paillote au toit de paille ajourés sur les côtés faisant office de restaurant, dans le prolongement le bar longeant la piscine où sont accoudés quelques touristes à l'heure où le cocktail est de rigueur, deux bassins, des transats, le tout baignant dans le calme brûlant de la mi-journée, des palmiers, des femmes en bikini, rien ne manque à la carte postale, tout est parfait.
C'est alors que de la gauche, venant des cases qui nous servent de résidence, surgit dans mon champ de vision le vieux Badou. Difficile de lui donner un âge, tant son visage porte les marques de la dure vie sénégalaise. La soixantaine, peut-être plus, il traverse l'espace d'un pas nonchalant, portant un plateau remplis de verres à la manière d'un garçon de café. Les restes d'une soirée de fête terminée dans une case que ses occupants n'ont pas jugé bon de débarrasser. Plusieurs fois déjà nous avons discuté avec cet homme qui est l'incarnation même de la gentillesse. Deux femmes et quatorze enfants, Badou travaille au domaine depuis maintenant deux ans. Il s'occupe de faire le ménage dans un groupe de cases, le matin. Je me demande en fait qui il est vraiment. Cet homme a du connaître la colonisation, la soumission à l'homme blanc, l'humiliation peut-être...quel regard peut-il donc porter sur moi aujourd'hui, moi qui vient me prélasser sur la terre de ses ancêtres pendant que lui s'affaire chaque matin dans ma chambre ? Se peut-il que cette gentillesse cache en réalité un ressentiment latent, une rancune tenace mais domptée, qui ne se laisse pas voir, drapée sous le voile de la sympathie ? Badou résume à lui seul toute l'ambiguïté des liens que l'on tisse -que l'on semble tisser ?- avec les sénégalais. L'Histoire est là, tapie dans l'ombre, suffisamment récente pour poser son empreinte sur les rapports entre eux et nous. Badou ne vous regarde pas en face, son regard est fuyant bien qu'il respire la bonté. Il a la gentillesse encore du serviteur envers son maître: la situation est gênante, la pensée tout simplement insoutenable. Voici soudain incarné devant nous tout un pan de notre Histoire et c'est nous tout à coup qui désirons baisser les yeux.

vendredi 24 septembre 2010


Léo a écrit la suite d'un poème...et c'est vachement bien ! En bleu le poème initial, en vert la suite de Léo...


Le dictionnaire se réveille en sursaut
il voit la fenêtre ouverte
et un mot qui court entre les herbes


il appelle
le mot soldat
et lui montre
le mot qui s’enfuit


Le soldat hoche la tête
glisse de sa page
et sort par la fenêtre


Dehors
il court
sur le chemin d’herbe froissée
jusqu’à la clôture
en fils barbelés


Le soldat voit bouger
sous la feuille d’un trèfle
le mot qu’il cherche
il se penche
et reconnaît le mot
liberté


Le soldat revient
par le chemin d’herbe froissée
passe par la fenêtre
s’allonge en face de sa définition
et dit au dictionnaire
je ne l’ai pas trouvé
Hubert Mingarelli



Ce n'est rien
Va chercher
Sur le chemin
D'herbes froissées
Les deux mots
qui se sont échappés.


Le soldat
Y va
Et trouve le mot prison
Et lui annonça
Son retour à la maison.


De retour chez le dictionnaire
Le soldat
Remit le mot prison
Près de sa définition.


Pour trouver l'autre mot
Le mot soldat va chercher
là où il à trouvé
Le mot liberté.


En y allant
Les bras ballants
Il a trouvé le mot égalité


Le soldat à fait semblant
De ne pas le voir
De toute façon c'était le soir
Donc il faisait noir.


Alors il est rentré
Pour se coucher
Et dire au dictionnaire
Que ce n'était pas ordinaire


Mais qu'il ignorait
Là où il se trouvait.
Léo

mardi 29 juin 2010

Un roman à lire, "La grand-mère de Jade"



Ce livre raconte la cohabitation de Jade, trentenaire parisienne journaliste, avec sa grand-mère qu'elle est allée récupérer en Savoie afin de lui éviter de finir ses jours dans une maison de retraite.

Les thèmes abordés sont multiples. Il est question, bien sur, du lien transgénérationnel, du rapport que notre monde entretient avec ses aînés, de ce que l'on peut s'apporter les uns aux autres. Jade ouvre à sa grand-mère les chemins de la modernité, de la nouveauté. Elle lui rend accessible la vie trépidente de la capitale, et c'est une sorte de renaissance pour "Mamoune" qui sortira de la léthargie dans laquelle elle est plongée suite au décès de son mari. Quant à cette grand-mère nouvellement débarquée dans la vie de sa petite-fille, elle fera profiter à cette dernière de son expérience, de ses expériences, de ses souvenirs, de son recul sur les évènements de la vie. Au final, les deux femmes se découvriront différentes dans le regard de l'autre, et apprendront aussi énormément de choses sur elles-mêmes. Cette rencontre sera notamment l'occasion pour Jade de porter un regard neuf sur son aînée qu'elle n'avait jamais envisagée que sous l'angle familial, et qu'elle va découvrir femme.

Il est question également de la vieillesse, des changements du corp qui masquent une vie qui est toujours là à l'intérieur et qui ne demande qu'à s'exprimer pour peu qu'on lui en laisse l'occasion, avec ses émotions, ses désirs, cette envie de vivre et de découvrir le monde restée intacte malgré le nombre des années. Une sorte de propulsion dans ce que l'on nomme le troisième âge, vu de l'intérieur grâce à l'utilisation de la première personne.

Enfin, la littérature n'est pas en reste dans ce roman, déclinée sous les deux aspects de l'écriture et de la lecture, réflexion sur ce qu'elle apporte à la vie réelle, voire même sur l'interpénétration du réel et de la fiction. Bref, un très joli roman, bien écrit, avec des personnages attachants et une fin...magnifique, à découvrir en lisant le livre !

mardi 22 juin 2010

Un sourire, une femme

Un sourire éclot sur les lèvres d'une femme
Aube vaporeuse comme un matin de brume
Où l'homme vient se perdre et soumettre son âme
Dans les frêles transes d'un bonheur qui s'allume

Un sourire éclot sur des lèvres inconnues
Et le monde soudain s'efface dans l'oubli
Les choses s'évaporent, le temps ne coule plus
Un voile s'est posé qui nous laisse meurtri

Ce sourire apparu dans les flots de la vie
Illumine le jour de ses feux délicats
Mais la foule s'écoule et l'emporte déjà

Et le sourire fuit emmenant avec lui
Sur les rives d'un soir la promesse troublante
D'un possible bonheur, d'une étreinte brûlante

lundi 14 juin 2010

Le caddie de Sisyphe

Un samedi dans les gondoles
Sur les canaux de pacotille
Traînant nos gueules de codes barre
Sous des soleils pharmaceutiques
Troupeau bêlant frères de Sisyphe
Poussant nos blafardes envies
Dans les couloirs de frustration
La vie la vraie qui fait rêver
C'est du bonheur en promotion
Pour nos sourires de tiroirs-caisses
C'est du bonheur à empiler
Au fond des cages de Psyché
En décibels ou en pixels
En XXL et extra-plat
Tout en contrastes et en vitesse
Mais surtout pas en noir et blanc
Genre bien couché sur du vélin
De la prose sur grand écran
Pour neurones en gigabytes
De la cervelle aux rayons X
Des tranches de vie lyophilisées
Dans les rayons des Danaïdes
Se conformer à l'étiquette
De ces royaumes insipides
Où des fantômes humanoïdes
Errent sans visage et sans fin

vendredi 14 mai 2010

A une mendiante

Le soleil étincelait nous étions en mai
Profitant des douceurs d'un printemps retrouvé
La vie offrait au vent ses parfums de muguet
Les sourires sur les lèvres se faisaient légers

Nous allions par les rues déambulant gaiement
L'âme en fête sous les douces caresses
De la brise tiède soufflant rêveusement
Les yeux mi-clos la tête pleine de paresse

Soudain je t'aperçus au détour d'une rue
Ombre sans visage petite enfant perdue
Le regard plein de ténèbres, les yeux hagards

Tu marchais dans la foule parmi tes semblables
Implorant le monde d'une main misérable
Et le monde sourd courait sans même un regard

jeudi 1 avril 2010

Ode au poète

Poète aux rimes de cannelle
De tes lèvres incandescentes
Sublimes portes éclatantes
Coulent les saveurs sensuelles

Des mondes dont les rives chantent
Sources profondes et brûlantes
Les charmes flous et incertains
Mirages vagues et lointains

D'une oasis dans un désert
Où les palmiers montent au ciel
Comme un cantique une prière

Universelle et éternelle
Une chorale cristalline
Des noirs abîmes une étincelle